
Modernisation de la formation judiciaire européenne grâce à la réalité virtuelle : le projet VR-DIGIJUST poursuit ses avancées

Le registre des saisies des rémunérations

L’IA (intelligence artificielle) transforme en profondeur nos sociétés, nos économies et nos administrations. Face à cette révolution technologique, l’UE (Union européenne) s’est engagée dans un vaste chantier réglementaire pour encadrer les usages de l’IA tout en préservant les droits fondamentaux des citoyens. Plusieurs textes adoptés ou en discussion constituent aujourd’hui un cadre ambitieux combinant innovation, protection des données et souveraineté numérique.
Pour encadrer plus concrètement les plateformes numériques et les flux de données, le DMA (Digital Markets Act) est entré en vigueur progressivement depuis 2022, suivi du DSA (Digital Services Act) l’année suivante. Ces règlements introduisent des obligations spécifiques pour les grandes entreprises technologiques dites « gatekeepers ». Objectif : limiter les abus de position dominante, favoriser l’interopérabilité des services, offrir aux utilisateurs plus de choix et de contrôle, imposer des obligations de transparence sur les algorithmes de recommandation, modérer les contenus illicites et restreindre les publicités ciblées – autant de domaines où l’IA joue un rôle central.
Ces deux règlements sont complétés par le DGA (Data Governance Act) pour l’encadrement des conditions dans lesquelles les données, qu’elles soient publiques ou issues d’acteurs privés, peuvent être partagées au bénéfice de l’innovation. Cette dynamique s’est prolongée avec l’adoption du Data Act fin 2023. Celui-ci entrera en application complète en septembre 2025. Il obligera notamment les fabricants d’objets connectés à permettre aux utilisateurs d’accéder aux données qu’ils génèrent et de faciliter le partage de ces données entre entreprises, dans une optique de réutilisation et de transparence.
Mais c’est sans doute le règlement européen sur l’IA – appelé « AI Act » – qui représente le cœur du dispositif européen. Proposé par la Commission européenne en 2021 et adopté en 2024, ce texte est entré en vigueur en août de la même année. Sa mise en œuvre se fera par étapes jusqu’en 2027. L’AI Act repose sur une logique simple : plus un système d’IA présente de risques pour les droits des personnes, plus il est encadré. Certains usages sont considérés comme inacceptables et seront donc interdits – par exemple, les systèmes de notation sociale qui attribuent un score aux individus en fonction de leur comportement. D’autres IA sont dites « à haut risque » : ce sont celles utilisées dans des domaines sensibles comme le recrutement, la justice ou la santé. Elles devront garantir une supervision humaine et une transparence accrue de leurs décisions. Enfin, les IA dites « à usage général », comme les grands modèles de langage utilisés dans de nombreux contextes, seront aussi encadrées. Dès août 2025, leurs concepteurs devront mettre en place des mesures de sécurité, être transparents sur les contenus produits par ces systèmes et agir pour limiter les biais.
Pour mieux saisir les enjeux de ce cadre juridique en construction, il est utile d’en mesurer les forces, mais aussi les limites et les défis qu’il soulève. L’analyse SWOT ci-dessous illustre cette dynamique : elle met en évidence à la fois la robustesse du dispositif européen, pensé pour protéger les droits et renforcer la confiance, et les risques associés à une sur-réglementation dans un contexte de concurrence mondiale accrue.

Dans ce nouveau paysage réglementaire, les autorités nationales de protection des données devraient jouer un rôle central. En France, la CNIL (Commission nationale de l’informatique et des libertés), forte de son expérience avec le RGPD (Règlement général sur la protection des données), a exprimé sa volonté d’endosser la fonction d’autorité de contrôle pour l’application de l’AI Act. Déjà engagée depuis plusieurs années sur les enjeux liés à l’IA, elle a publié un plan d’action en 2023, proposé des recommandations techniques et des outils pour accompagner les développeurs dans la mise en conformité de leurs systèmes. Elle insiste sur la nécessité de clarifier les responsabilités des différents acteurs de la chaîne de conception et de déploiement de l’IA – des concepteurs aux intégrateurs, en passant par les utilisateurs professionnels.
Au-delà des textes, l’UE investit aussi dans la formation et la coopération pour accompagner la mise en œuvre de ces régulations. Le projet VR-DIGIJUST, cofinancé par la Commission européenne et plusieurs juridictions nationales, propose depuis 2022 des formations destinées aux praticiens du droit et de la justice auxquelles la CNCJ participe activement. L’objectif est de renforcer la coopération judiciaire entre États membres et d’adapter les pratiques aux nouveaux enjeux numériques dans le respect des droits fondamentaux. Ce programme se conclura en octobre 2025 par un événement international consacré aux défis de la justice numérique.
En toile de fond, ces évolutions suscitent aussi des interrogations sur la capacité des entreprises européennes à s’adapter. Certaines voix, notamment au sein des grands groupes industriels du continent, s’inquiètent d’un empilement réglementaire jugé trop contraignant, qui pourrait freiner l’innovation. D’autres, au contraire, y voient une opportunité stratégique pour bâtir une IA éthique et souveraine, à rebours des modèles dominants venus des États-Unis ou de Chine.
En structurant ainsi un modèle de régulation centré sur les droits fondamentaux, l’UE pose les bases d’un cadre de confiance pour le déploiement de l’IA. Les années à venir seront décisives pour en mesurer l’efficacité – tant sur le plan juridique qu’en matière d’impact économique et sociétal.
Pour en savoir plus :
🔹 AI Act
- Texte complet du règlement adopté :
Régulation (EU) 2024/1689 - Synthèse de la Commission européenne :
Commission – Artificial Intelligence Act
🔹 Digital Services Act et Digital Markets Act
- Portail officiel de la Commission européenne :
Digital Services Act
Digital Markets Act
🔹 Data Act et Data Governance Act
- Présentation du Data Act par la Commission européenne :
Data Act – Commission européenne - Texte du DGA (Data Governance Act) :
Règlement (UE) 2022/868
🔹 CNIL et IA
- Plan d’action IA 2023 :
CNIL – Plan IA 2023

