
Édito – Cyber Mag, Février 2026

La minute de Pat’

Au milieu des années 1960, la France ne veut plus regarder passer la révolution informatique depuis le quai. La crise de Bull, principal constructeur informatique français, passé sous contrôle américain, agit comme un électrochoc. Face à la domination des États-Unis, le pouvoir gaulliste lance alors le plan Calcul, dont l’objectif est de de doter le pays d’une industrie nationale du calcul, de former ses ingénieurs et de reprendre la main sur une technologie déjà considérée comme stratégique.
Au milieu des années 1960, l’informatique n’est encore ni un sujet de conversation courante, ni un objet familier dans les foyers. Mais, dans les ministères, les grandes entreprises publiques et les milieux industriels, une conviction s’impose : les ordinateurs ne sont plus de simples machines de bureau. Ils vont organiser la production, accélérer la recherche, transformer l’administration, peser sur la défense. En clair, ils vont compter dans la puissance des États.
Au printemps 1964, « l’affaire Bull », du nom du principal constructeur informatique européen, tourne à la déconfiture nationale lorsque l’entreprise passe sous contrôle américain. À Paris, l’épisode est vécu comme une humiliation industrielle, mais aussi comme un avertissement. Car derrière Bull, c’est toute la faiblesse française qui apparaît au grand jour : trop peu de machines, trop peu de composants, trop peu d’ingénieurs formés, et face à cela, des géants américains déjà lancés à pleine vitesse, IBM en tête.
De Gaulle n’est pas homme à considérer ce genre de revers comme une fatalité. Dans son esprit, l’informatique rejoint ces secteurs où l’indépendance ne se négocie pas vraiment : l’atome, l’aéronautique, les télécommunications. La France ne peut espérer conserver son rang industriel et stratégique si elle dépend, pour ses calculateurs, de technologies conçues, fabriquées et contrôlées ailleurs. C’est cette lecture politique, bien plus qu’un simple réflexe industriel, qui donne naissance au plan Calcul, officiellement lancé en 1967.
L’ambition est immense. Il ne s’agit pas seulement de produire des ordinateurs français pour sauver la face, mais de structurer toute une industrie : soutenir la recherche, rapprocher laboratoires et entreprises, créer des formations, équiper l’État, convaincre les grands clients publics et, déjà, esquisser une réponse européenne. La France se dote pour cela d’un bras industriel, la CII (Compagnie internationale pour l’informatique), chargée de faire émerger un grand constructeur informatique français. Pour soutenir cet effort, elle crée aussi l’IRIA (Institut de recherche en informatique et en automatique), futur Inria, pour organiser la recherche et la rapprocher de l’industrie. En quelques années, l’informatique cesse d’être un domaine étroit réservé à quelques ingénieurs : elle devient une affaire d’État.
Ce grand projet se heurte pourtant très vite à ses limites. La CII part de loin, dans un marché déjà largement tenu par IBM et les grands groupes américains. Les rigidités du dispositif, le manque de moyens, les rivalités entre industriels français et les dépendances techniques des débuts ralentissent l’élan initial. À partir de 1969, Georges Pompidou pousse en outre la CII vers une alliance européenne appelée Unidata, avec Siemens puis Philips pour lui donner la taille d’un constructeur capable de rivaliser avec IBM. L’idée est forte, mais l’ensemble accumule rapidement les difficultés techniques et commerciales. Dans une conjoncture devenue plus dure après le choc pétrolier de 1973, Valéry Giscard d’Estaing tranche finalement pour une autre voie : le rapprochement avec Honeywell-Bull, officialisé en 1975. C’est ce choix qui referme, pour l’essentiel, la parenthèse du plan Calcul.
L’histoire n’en devient pas moins décisive. Ce plan visionnaire n’a pas fait naître le champion informatique que ses promoteurs espéraient, mais il a laissé davantage qu’un échec industriel. Il a contribué à structurer durablement la recherche française en informatique, à rapprocher laboratoires et industrie, et à faire émerger des projets comme Cyclades, dont les principes compteront dans l’histoire d’internet. Au fond, son héritage est là : moins dans la puissance industrielle qu’il promettait que dans les institutions, les compétences et les idées qu’il a durablement installées.

